dimanche 11 mars 2012

classes moyennes

Les classes moyennes : ventre mou de la démocratie

Les classes moyennes ou la classe moyenne, au singulier, est un sujet récurrent en période éléctorale, et une gourmandise de sociologues en mal de papier en dehors de ce type de période. Que l'on puisse utliser indifféremment le singulier ou le pluriel pour désigner cet "objet" de réflexion révèle soit sa complexité, soit son inanité.

Le numéro de mars 2012 du mensuel Alternatives Economiques propose un dossier pédagogique sur la question. Ce dossier confronte plusieurs définitions de "la classe moyenne", en termes de revenus, de valeurs morales et sociales (de mode de vie), de niveau d'éducation et de formation. Ce dossier ne donne pas de réponses mais pose plutôt les questions, et il atteint son but de la sorte.

Il faut toutefois distinguer les "indépendants" qui possèdent leur moyen de subsistance : artisans, commerçants, petits entrepreneurs, agriculteurs, ... et qui peuvent salarier quelques employés. Il est courant d'agglomérer à ces indépendants ceux qui exercent une activité réglementée, des chauffeurs de taxis aux notaires, médecins et pharmaciens. En fait, l'ensemble des professions libérales, où l'on n'est pas salarié. Cette agglomération me semble abusive, toutefois. Un chauffeur de taxi n'est pas à comparer à un chirugien exerçant en clinique privée, ou à un avocat qui possède son cabinet. Les professions dont l'exercice est réglementé constituent d'ailleurs une liste "à la Prévert", en France. Et la création des autoentrepreneurs ne simplifie pas la question.

Je propose que l'on distingue ceux qui emploient des salariés et ceux qui ne le font pas (parce qu'ils ne le peuvent pas, pour raisons réglementaires, ou de moyens). Parmi ceux qui emploient des salariés, certains le sont eux-mêmes, par exemple les directeurs de supermarchés, ou d'établissements de restauration rapide. Ce critère exclut la plupart des autoentrepreneurs, les chauffeurs de taxi, les commerces familiaux (de moins en moins nombreux), les exploitations agricoles familiales, les artisans "solitaires", etc. Certes ce sont des gens qui travaillent dur, mais les revenus qu'ils tirent de leur activité ne leur permettent pas de l'accroître au point d'embaucher. Alors que ceux qui embauchent doivent assumer les charges afférentes aux emplois salariés. 

Mais convient-il de mettre dans la même catégorie les salariés gérants et les "indépendants" ? La réponse serait négative a priori dans la mesure où l'autonomie de décision n'est pas la même : le salarié gérant se voit fixer des objectifs, alors que l'indépendant les fixe lui-même. Les responsabilités sont différentes également : un salarié-gérant sera "remercié" en cas d'erreur, un indépendant sera contraint de liquider son affaire en cas d'erreur, et ce sur ses biens propres (il perdra son fonds de commerce par exemple). 

A notre avis, la définition des classes moyennes devrait principalement prendre en compte le rapport au travail : la propriété des moyens de production et la capacité à embaucher. Les salariés, fussent-ils de hauts revenus, ne relèvent pas du même rapport au travail puisque leurs biens (considérables ou modestes) ne sont pas impliqués ; puisque ce ne sont pas eux qui décident in fine de la stratégie de leur entreprise.
Il est vrai que l'expansion du salariat au XXe siècle a pu brouiller les cartes, avec le développement de rémunérations annexes : primes, stock-options, bonus, ... qui concernent principalement les dirigeants salariés, voire certains "cadres". La "responsabilité" économique est comparable entre les "managers" et les entrepreneurs, du point de vue de la gestion des entreprises : les erreurs donnent lieu à des licenciements, par exemple. Et, dès lors qu'il a aussi un conseil d'administration et des investisseurs, l'entrepreneur est dans la position du "manager" salarié : rendre compte au conseil d'administration, et suivre les décisions des actionnaires principaux.

En quoi les classes moyennes sont-elle le "ventre mou" de la démocratie ?

Si les revenus ou le niveau de vie peuvent être comparables, dans une certaine mesure, entre salariés et indépendants, les valeurs des uns et des autres diffèrent profondément, malgré le discours ambiant, qui agrège des situiations hétérogènes dès qu'il s'agit de traiter des classes moyennes. Certes de nombreuses études ont constaté que lorsque les revenus médians dominent, le PIB des états concernés augmente, la consommation aussi. Mais sans s'interroger sur la structure de ces revenus médians : augmentation des salaires de fonctionnaires ? dynamisation du commerce ? création de petites entreprises ? ...
Or la démocratie représentative est fondée très souvent sur l'élection de personnes "issues" de la classe moyenne (mal définie), qui présentent des programmes électoraux se disant adressés à la nation. Mais les classes moyennes représentent un ensemble d'intérêts contradictoires, et sans cohérence. Et elles partagent les valeurs de la classe dirigeante, sauf si celle-ci les abandonne brusquement (comme en 1933 en Allemagne). Si les classes moyennes n'existent pas en tant que telles, elles sont un terreau favorable au conservatisme de centre droit, ou gauche, et annihilent (par leur paralysie) toute réflexion alternative. Reste, en cas de crise, le choix d'un extrême.

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