samedi 5 mai 2018

Les temps changent

A plus de 60 ans, je ne prétends pas faire un bilan, mais la chanson de Bob Dylan, “The times are changing”, inspire une perspective beaucoup moins optimiste.

L’emploi n’était pas une préoccupation. On pouvait démissionner et retrouver autre chose en une semaine. Des copains quittaient le collège ou le lycée et trouvaient un emploi, certes peu prestigieux, mais ils avaient de quoi quitter le foyer. Un ouvrier pouvait subvenir aux besoins de deux enfants et d’une femme au foyer, en étant locataire, et parfois propriétaire d’une voiture.

Les conditions de travail étaient dures, mais assumées avec fierté par les métallos, le bâtiment, … et autres, où les ouvriers s’appropriaient la fierté et la qualité de la production réalisée. Certes le patronat était souvent réactionnaire et l’encadrement (la maîtrise) souvent policiers, mais l’engagement collectif des ouvriers conduisait à quelques améliorations conquises de haute lutte sur les salaires et le conditions de travail. Ce qui renforçait la fierté des “sans-grade”, comme on les nomme maintenant, ce qu’on n’aurait pas osé.

Le voisinage était plus important, avec ses avantages et ses inconvénients. Avec ses réseaux informels d’entr’aide et de solidarité, pour la nourriture, les vêtements, voire le chauffage. Mais avec ses rumeurs, malveillances, rivalités, …

Le commerce de proximité prédominait. Le choix de produits était plus limité, et les prix plus élevés. Sans compter les discriminations pour certains clients. Avoir une ardoise chez l’épicier, par exemple, exposait à des remarques sarcastiques devant les autres clients, voire à une limitation arbitraire des achats. L’anonymat des grandes surfaces parut comme un progrès. Et elles apportèrent plus de choix.

Si la liberté individuelle était plus étendue, le contrôle social était plus fort. Ayant chahuté dans le car scolaire, nous nous sommes vus interdire de tranport une semaine durant, avec visite des gendarmes au domicile des parents pour notifier cette interdiction. Les passagers incommodés avaient accepté de ne pas porter plainte. Mais l’on pouvait conduire sans ceinture, fumer, boire, faire du bruit tant que le voisinage le supportait – et il suffisait que des voisins viennent se plaindre pour que l’on aille ailleurs. On ne parlait pas “d’incivilités” parce qu’à vrai dire et rétrospectivement, il n’y en avait pas. Et parce que ce terme masque mal une délinquance “à bas bruit” qui n’existait guère. Les bagarres entre bandes se réglaient entre elles, discrètement, sans impliquer le quartier, et de façon “loyale”. Mais l’enjeu n’était pas le trafic de drogue.

Le rapport aux “forces de l’ordre” était moins violent. Certes le “22 v’là les flics” et le “mort aux vaches” reflètent une certaine hostilité envers une force de répression. Mais l’intention de tuer des policiers ou des gendarmes était étrangère à l’époque. Et pourtant les gendarmes mobiles chargeaient sans ménagement, et les gros bras répliquaient durement. Mais il n’y avait guère de blessés en général : les ITT n’existaient pas, ni les délits d”outrage ou de rébellion. A nuancer toutefois, j’ai connu personnellement trois blessés en 1947 et invalidés.

Immigrés. On n’en parlait guère. Pourtant, dans la petite ville industrielle que j’ai fréquentée, Espagnols, Portugais, Italiens, étaient pointés du doigt parfois, mais sans grande acrimonie. Il y avait du travail pour tous. Quant aux marghébins, peu nombreux, ils étaient discrets et souvent des hommes seuls. On les voyait jouer au tiercé en costume à la Charlie Chaplin, et ils ne suscitaient pas d’animosité.

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